Le travail social, l'écologie du XXIème siècle ?



Le Social est moderne, il s’agit d’en prendre conscience. 

Avant d’être LE sujet qui occupe tout le monde, l’écologie était indissociable des sciences de la nature naissantes (biologie, études des espèces animales, …). Puis elle est devenue un domaine d’étude à part entière, une «science des conditions d’existence » (Ernst Haeckel, un des fondateurs modernes de l’écologie, vers 1866). Maintenant elle est un acteur politique central, influençant les discours de part et d’autre et proposant une nouvelle vision du monde, de nouvelles pistes de travail collectif. Parce qu’elle a dévoilé ce qu’était concrètement l’intérêt général humain. On a tous intérêt à ce que la nature soit vivable pour l'être humain.

Le travail social c'est pareil. Il défend un aspect fondamental et nécessaire de nos sociétés que citoyens et salariés du secteur ont intérêt à promouvoir. Et le travail de convaincre et de s'en convaincre ne fait que commencer. Je vais essayer de participer à ce travail. S'il faut spoiler, sachez que je vais parler Clinique et Institution.

Le cœur du travail social, c’est la relation à l’autre. Pas n’importe quel autre. L’autre cassé, dominé, rendu muet par des conditions d’existence qui lui rendent plus difficile son rapport à autrui. Encore plus autre que les autres. L’éduc, l’assistante sociale, le moniteur éducateur, l’aide médico-psychologique, etc … (13 diplômes en tout) fait du lien là où la possibilité du lien est intimement remise en question.

Précisons ce que ça veut dire. La relation, ce n’est pas un trait entre 2 objets. La relation s’établit quand ceux qu’elle implique sont transformés par elle. Là il y a du lien. C’est vrai pour l’amitié, l’amour ; c’est décisif dans la relation qui se tisse au cours de l’accompagnement qu’on opère.
Auprès des personnes en difficulté, le travailleur social ne peut être autrement qu’entier dans la relation, parce qu’elle dépasse les seules paroles échangées et les pensées explicitement formulées. Les émotions et notre histoire sont un tissu singulier qui se dessine avec celles de l'autre. Tout ce que je suis qui entre en résonance avec l'autre, y compris ce que je ne croyais pas mettre dans le travail.
Imaginons donc ce qu’implique d’engagement, de possibilités de bouleversement, la rencontre avec quelqu'un qui vit dans une voiture depuis 3 ans, ou dont le handicap fait que chaque rencontre est d'abord une menace, ou encore un enfant pas complètement dégouté par la vie mais qui a déjà traversé des épreuves insupportables de négation de son identité …

Ce rapport bouleversant à l'autre, et le travail de mise au clair de ce chambardement pour en faire quelque chose de professionnel, on appelle ça la clinique. Le terme "clinein" en grec veut dire se rapprocher. Les salariés du social se rapprochent et analysent ce qu'il se passe dans la relation pour en faire un outil au service de l'autre.

Avec tout ça on ne fait pas encore de l'intérêt général. L’écologie, elle, s’intéresse aux conditions de vie de tous. Nous, là, on aide les gens qui en besoin, tout au plus.

Sauf que. Sauf que pour continuer à faire un travail clinique dans de bonnes conditions, il faut un salaire, des congés, des locaux adaptés, et une répartition des tâches organisée. Tout cela est garanti par le droit, les conventions collectives, les formations diplômantes, et les structures collectives de travail.
Si je me permets un léger jeu de mot, l'institution du Social (outil général que se donne une société pour traiter de ses marges) garantit le fonctionnement des institutions du Social (les établissements, qui permettent au travail collectif d'être un garde-fou des relations individuelles entre les pros et les personnes accompagnée). Lorsque l'éducateur spécialisé permet à un jeune de s'en sortir, à une personne handicapée de vivre sereinement avec ses difficultés, à un émigré d'obtenir ses papiers, etc … il permet à ce système d'intégration des personnes et de répartition des richesses qu'on appelle une société, de s'enrichir, s'harmoniser, de mieux fonctionner. L'usager du social existe, c'est la société.
La clinique, et l’institution qui l’étaye, est un révélateur de l’état général de notre société. C’est à l’état de ses marges, leur finesse ou leur largeur, qu’on peut mesurer si une masse d’individu est organisée intelligemment ou pas.

Le Social, garant d'une société qui va bien ? C’est peu de dire que notre société marche parfois sur la tête. Les patients du social souffrent de mille maux, les travailleurs peinent toujours plus à leur trouver des solutions, et la richesse de notre société tend rapidement à se promener toujours au même endroit, c'est-à-dire à faire des cercles autours des acteurs déjà riches, ceux qui rechignent à payer leurs impôts et chipote sur les APL et les salaires. Ce faisant, c’est la société qui fout le camp, par petits bouts de moins en moins petits. Un exemple majeur et récent est l'introduction de la spéculation financière dans le financement du Social. Face à la baisse des subventions et des financements de l'état, les spéculateurs peuvent désormais prêter aux structures sociales, avec intérêts. C'est toujours le public qui paiera, mais pour un court instant on fait comme si (plus d'infos ici : http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/10/quand-le-social-finance-les-banques-et-les-multinationales_4880783_3232.html )
Quand le social finance les banques, il n'y a plus de décision propre au secteur social, il n'y a plus de démocratie qui décide ce qui est bon pour tous, donc il n'y a plus de social émancipateur. Il y a juste des structures qui peuvent, ou pas, faire du fric.

Tout cela explose-t-il la belle vision collective du Social que j'essaye de décrire ? Est-on condamnés à subir, à voir nos efforts professionnels constamment remis en question, à s'inquiéter pour l'avenir (celui de nos suivis, de notre travail, de nos salaires, de notre tissus social, …) ?

Non, au contraire.

Le problème n'est pas que cette dimension réelle de notre travail est utopique, c'est qu'elle est négligée. Elle est négligée par les pouvoir publique du moment, elle est aussi négligée par nous, bien que d'une autre manière. Nous la négligeons parce que nous n'avons plus d'espoir. Nos ambitions ont été rabattues par les obstacles des dispositifs ineptes qu'on nous impose, la réduction des moyens, les trouvailles managériales qui ne sont que des manipulations de mots creux pour cacher les tentatives de faire plus avec moins de moyens. Nous alimentons notre résignation, parce qu'on nous a caché l'importance fondamentale de ce que nous faisons.

L'écologie a pu prendre le chemin de la reconnaissance parce que des citoyens croyaient en ses enseignements. Elle a eu un long parcours semée d'embûches, et on peut dire qu'elle n'est encore pas encore sorti de l'auberge. Mais elle nous a donné de solides arguments pour contester l'ordre établi, critiquer les décisions folles, et entrevoir une sortie par le haut. Et la cause de l’environnement est désormais une préoccupation de tout citoyen un peut conséquent. Sans gagner encore le pouvoir, elle a gagné les têtes.

Faire pareil avec notre champ est nécessaire.
Discussion avec les collègues, avec les proches, manifestations et grèves, intervention en réunion institutionnelle, implication syndicale, interpellation des politiques et, pourquoi pas, mettre au pouvoir un vrai programme qui institue l'intelligence du Social ; tout est bon pour réveiller les consciences et apporter notre pierre majeure à l'intérêt général. Il faut imagine, chaque jour le social de demain. Chaque ruisseau compte, s'il est mené dans la même direction.. Celle de la conscience citoyenne. On se le doit, on le doit aux gens qu'on accompagne, on le doit à l'idée qu'on se fait d'une société.

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